La france du non voterait bush…

La France qui a voté « non » est plutôt jeune, plutôt salariée. Elle est sociologiquement et politiquement nettement à gauche. Et, pourtant, elle ressemble comme une soeur à l’Amérique qui a voté Bush. Scandale ? Provocation ? Pas du tout. La France qui a voté « non » a peur de la mondialisation ; elle voit l’Europe du traité comme son cheval de Troie et « l’exception française » comme un rempart. L’Amérique qui a voté Bush a peur du terrorisme. Elle méprise l’ONU et ne compte que sur son armée.

La France qui a voté « non » n’est pas majoritairement extrémiste, comme ne le sont pas non plus la majorité des électeurs américains. Mais elle n’a gagné que par les voix du Front national, comme la réélection de Bush n’avait été acquise que grâce au vote unanime de l’extrême droite religieuse.

La France qui a voté « non » a ses « think tanks » patients, persuasifs, efficaces : Attac, la Fondation Copernic jouent auprès de nos intellectuels la même partition que les idéologues néo-conservateurs aux Etats-Unis. Notons, cependant, en toute honnêteté, que le camp du « non » ne disposait pas de l’arsenal de propagande dont Bush a bénéficié.

La France qui a voté « non » a une haute idée de la France, au point de se voir volontiers en donneuse de leçons au reste du monde. L’Amérique qui avait voté Bush estime, tout simplement, que l’Amérique n’a de comptes à rendre à personne, puisqu’elle est à la fois la plus forte et la meilleure. Cette arrogance partagée indispose les autres peuples et si nous sommes moins détestés que les Américains, c’est parce que nous sommes plus faibles et que notre anti-américanisme militant nous vaut absolution.

La France qui a voté « non » pense majoritairement que le monde se divise en bons et en méchants. Ces derniers étant, en vrac, les patrons, les riches, les multinationales, les libéraux, l’Amérique, les pays à faibles salaires et, pour certains, les Arabes et-ou les Juifs. Versant américain, inutile de revenir sur la rhétorique des républicains concernant le bien et le mal. Conséquence du point précédent, la France qui a voté « non » ne croit pas fondamentalement que l’équilibre du monde puisse être assuré par des compromis entre groupes aux intérêts contradictoires. Rebutée – à juste titre – par la lourdeur du traité constitutionnel, elle voit des desseins pervers de bureaucrates manipulateurs derrière les laborieux arrangements conclus entre quinze gouvernements. Etrangère à la culture de la négociation, elle pense qu’il n’y avait qu’à rejeter le texte actuel pour en obtenir un meilleur. Grâce aux nouveaux entrants ? Nul doute que la Pologne ou les Baltes vont défendre avec acharnement notre conception des services publics héritée de Maurice Thorez, plutôt qu’une référence aux racines chrétiennes de l’Europe évitée jusqu’ici.

Soyons précis : une partie seulement de la France qui a voté « non » souhaite un autre traité. Car d’autres n’en veulent pas du tout. Quelle Europe partagent des sociaux-démocrates voulant davantage de social et de démocratie, des souverainistes gardant l’illusion que la France peut encore être grande toute seule, des frères ennemis léninistes réconciliés le temps d’un refus, des ultralibéraux pour qui ce traité est trop contraignant et des néofascistes secrètement ravis de voir d’autres tirer pour eux les marrons du feu ? Qui va avoir légitimité pour renégocier au nom de la France, et pour obtenir quoi ? Espérons que l’Amérique qui a voté Bush pour se protéger du terrorisme n’ait pas à découvrir que son choix n’était pas le bon, parce que cette administration n’aura pas pris les bonnes options faute de vouloir en connaître les causes. Espérons que la France qui a voté « non » en croyant se prémunir contre la mondialisation, qui se prépare à échanger une Europe certes imparfaite contre le rêve d’une Europe idéale « des peuples » ou « des travailleurs », ne découvre pas que la compétition internationale ne nous a pas fait de cadeaux durant les années perdues sur le chemin de l’Europe-puissance.

Notre avenir n’est pas très souriant. Avec l’Europe, ce sera dur. Sans l’Europe, ce sera pire.

Source : DENIS MALGRANGE – Lesechos.fr

1 commentaire

  1. Aime bien ton analyse… y a du boulot à gauche…

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